Les ancêtres de la clarinette (1) : l’Antiquité

On considère souvent la clarinette comme un instrument relativement récent, puisque son invention remonte seulement à la toute fin du XVIIème siècle. Cependant, si l’on s’intéresse à tous les ancêtres de l’instrument moderne, on s’aperçoit alors que son histoire est multi-millénaire.

Tous les écrits sur ce sujet s’accordent pour dire qu’un instrument fait partie de la famille des clarinettes s’il fonctionne sur le même principe acoustique : la mise en vibration d’une anche simple battante montée sur un tube cylindrique (ou quasi-cylindrique). Il est peut-être nécessaire ici de préciser ce qu’est une anche battante : à la différence de l’anche libre qui vibre de part et d’autre de sa position au repos, l’anche battante rebondit contre l’ouverture ménagée dans le tube de l’instrument. Cette caractéristique est extrêmement importante puisqu’elle conditionne en grande partie le comportement acoustique si particulier de la clarinette.

Les instruments que je vous présente ci-dessous correspondent tous à ces deux caractéristiques : anche simple battante et tube cylindrique.

zummaraLes premières représentations d’instruments s’apparentant à la clarinette datent du troisième millénaire avant J.-C. Ce sont des gravures sur des tombeaux égyptiens (on en trouve sur sept tombeaux à Saqqarah et six à Gizeh). Elles semblent être le résultat de l’évolution d’un certain nombre d’instruments de musique à anche battante fabriqués à partir de différents végétaux : memet, mizmar ou zummára.

La zummára était un instrument à anche simple à deux tubes, comme l’ancien aulos grec (qui était quant à lui un instrument à anche double, de la famille des hautbois). Les deux tubes étaient parallèles, comportaient chacun de quatre à six trous, et étaient reliés entre eux par de la résine et du tissu ; ainsi, chaque doigt du musicien bouchait deux trous, un sur chaque tube. Les deux tubes n’étaient volontairement pas accordés, grâce à un léger décalage entre la position des trous. Le son produit était donc dissonant, cette dissonance augmentant la puissance de l’instrument. Les joueurs de zummára plaçaient l’embouchure entière dans leur bouche et utilisaient la technique de la respiration continue.

Zummaras
Zummáras du musée du Caire, de 31 cm de long.

L’observation des embouchures de zummáras actuelles (appelées argul) permet d’imaginer approximativement la facture de l’instrument ancien. On peut donc penser que l’embouchure était indépendante du corps de l’instrument. Elle était fermée à l’une des extrémités ; l’autre extrémité, taillée en biseau, s’emboîtait dans le corps de l’instrument. L’anche était idioglotte, légèrement affinée sur sa partie supérieure, profondément rabotée en son milieu, et maintenue sur l’embouchure par un fil.

Embouchure de zummara
Embouchure de zummara
Pungi
Pungi

En Inde, on trouve également un ancien instrument à double tuyau, appelée pungi ou magudi. C’est l’instrument des charmeurs de serpents. Deux éléments le différencient de la zummára égyptienne : l’anche était placée dans une boite en bois ou une calebasse, et le tube de la main gauche était un bourdon alors que le tube de la main droite avait le rôle mélodique.

Cor de berger d'Europe centrale
Cor de berger d’Europe centrale

Les Chinois de l’Antiquité avaient quant à eux un instrument à anche simple à un seul tube, dont les deux extrémités étaient emboîtées dans des cornes de bœuf. L’une renfermait l’anche, l’autre servait de pavillon. Nous ne connaissons pas actuellement le nom de cet instrument, mais les bergers d’Europe centrale l’utilisent encore de nos jours sous le nom de « cor » de berger.

On trouve en Sardaigne un autre instrument s’apparentant à la clarinette, la launeddas, qui est apparue aux alentours du VIIIème siècle avant J.-C., et qui est toujours en usage actuellement. C’est en fait un instrument à triple tube : il comporte trois tuyaux de roseau, dont deux sont pourvus de trous à la manière de la zummára égyptienne, le troisième étant un simple bourdon.

Launnedas
Launnedas

Autre instrument ancestral des plus rudimentaires, le chalumeau de paille. Ce nom contient en lui-même un pléonasme, puisque l’origine latine la plus vraisemblable du mot chalumeau est calamus, qui signifie chaume ou paille. Dans son Harmonie Universelle parue en 1636, Marin Mersenne décrit deux types de chalumeaux : le chalumeau traversier à anche centrale et le chalumeau droit dont l’anche est située à l’une des extrémités.

Chalumeaux de paille
Chalumeaux de paille à deux ou trois trous décrits par Mersenne.

D’après le Traité des instruments de musique de Pierre Trichet paru en 1644, la taille de ces instruments était d’environ 16 cm. Selon d’autres sources, on peut estimer qu’elle était comprise entre 15 et 25 cm. On trouve également en Afrique occidentale des instruments traversiers à anche idioglotte (c’est-à-dire taillée directement dans le corps de l’instrument), fabriqués à partir de mil ou de roseau, tels que le korotil ou lita du Tchad. La boumpa du Burkina Faso est elle aussi un instrument traversier constituée de gros mil, mais ses deux extrémités sont munies d’une calebasse percée, ce qui a pour effet d’adoucir le son.

On trouve le chalumeau traversier principalement en Afrique occidentale et en Europe, alors que le chalumeau droit est répandu en Afrique, en Asie, en Europe et en Amérique du Sud. Tous ces instruments étaient des instruments saisonniers, dont la fabrication dépendait des récoltes, et qui se dégradaient très vite en raison de la nature des matériaux utilisés. Les instruments de paille étaient les moins pérennes ; quant à ceux de roseau, ils résistaient bien à l’humidité du souffle humain, mais se détérioraient néanmoins à cause de l’assèchement général de leurs fibres.

Autres articles sur l’histoire de la clarinette :

Sources de cet article : voir la page Bibliographie.

 

Commentez !